Faut-il avoir honte de regarder la Premier League quand on aime la Serie A ?

Par Lometto
12 janvier 2014

Football tout fou, complètement décomplexé, ou football tofu, en apparence sans saveur mais inépuisable matière à réflexion tactique ? La Premier League et la Serie A représentent deux conceptions du football qui divisent les amateurs, et dont l’intérêt est souvent remis en question. Tentative de réconciliation de deux opposés.

Il y a ceux qui aiment le football spectaculaire, direct, où l’on va d’un but à l’autre sans se poser de questions. Facilement qualifié de « football champagne » en France, on y prend plaisir sur un instant. Il est régulièrement célébré dans le championnat anglais, dont le Manchester City-Arsenal (6-3) de cette fin d’année était le parfait exemple d’un football festif, avec pour seule rigueur la verticalité de ses passes.

Il y a ceux qui aiment le football pour autre chose que ses moments de folie : une grande bataille tactique, la grâce d’un joueur qui prend son temps (#NoPastorisme), l’habile construction d’une action ou le placement astucieux d’une attaque que le meneur de jeu a mis plusieurs minutes à théoriser. Par son affrontement colossal au milieu de terrain, le récent Inter-Juve (1-1) peut faire office d’exemple.

Après avoir volontairement caricaturé ces deux idées au stabilo, évoquons les faits. De plus en plus d’amateurs de foot ont tendance à dénigrer le championnat détesté pour valoriser le leur. À chaque tableau de score qui s’emballe outre-Manche, on voit fleurir des « Ouais, on voit des buts, mais si les équipes en avaient quelque chose à foutre de la défense, ça se verrait. Même Lovren a réussi… Comment vous pouvez regarder ça ? ». Et ailleurs : « La Serie A ? Ça va à 2 à l’heure… qu’on leur rende Pastore, il passait pour Usain Bolt là-bas ». Alors, le championnat honteux ou l’imbuvable ? Les deux, bien sûr.

Crédit : Daily Mail

Ricardo Kaká et Cristiano Ronaldo, demi-finale aller de la Ligue des Champions 2007.

« On joue aux échecs, on ne saute pas les pions pour empiler les dames »

Pour comprendre pourquoi la flamme de la passion s’est allumée – et ne s’est toujours pas éteinte – chez les supporters des deux championnats, deux Romain ont accepté de parler de leurs amours respectifs. Pour simplifier ces déclarations croisées, nous les appellerons R. Bortolotto et R. Molina.

Le premier Romain (ou plutôt juventino) est Italien d’origine et suiveur du calcio pour le site francophone Calciomio.fr. Et pour lui, le football italien, ce n’est pas du tout chiant. C’est même tout l’opposé. D’abord, c’est de famille chez les Bortolotto : « Le premier match que j’ai vraiment vécu avec mon père était Brésil-Italie en 1994, « Il bacio di Pagliuca al palo » (référence à la frappe de Bebeto en finale du mondial 94 que le gardien italien Pagliuca n’arrive pas à capter dans un premier temps, qui heurte le montant puis revient miraculeusement dans ses bras. Il ira embrasser le poteau ensuite, d’où la formule « baiser de Pagliuca au poteau », NDLR), Baresi et puis Baggio… » Après un événement comme cela, sa relation ne peut qu’être dictée par la passion. Tout est dans l’excès. « Mon affection vient de ma curiosité, mais aussi des larmes de mon père, c’est assez difficile de se tourner vers ce football si on n’est pas né dedans. Tout est compliqué en Italie, sur et en dehors du terrain, c’est excessif, mouvementé et passionnel ». Un foot qui vient des tripes, donc. Contrairement à ce que le jeu a tendance à montrer, ce serait en réalité là-bas qu’il y aurait le plus de passion ?

En Angleterre, cela se passe surtout en dehors du terrain. Une ambiance que connaît bien Romain Molina, spécialiste du football britannique et créateur de Sharkfoot, également correspondant pour L’Équipe de l’autre côté de la Manche : « C’est toute cette atmosphère autour du sport que j’aime. Ressentir cette humanité, ce partage. Discuter, boire un jus de pomme (jamais d’alcool pour moi. Je sais, je passe pour un malade en Écosse) et vibrer ensuite autour d’un match haletant. Dans 90% des cas, les rencontres de Football League (D2, D3 et D4 anglaise) ou écossaises en général (de D1 à D4 même s’il faut sacrément s’accrocher en D3/D4 écossaise, semi-professionnalisme oblige) sont SUPER vivantes. Les équipes foncent, les joueurs se défoncent comme pas possible sans rechigner et le jeu est souvent fou. Je veux dire, n’est-ce pas exceptionnel que des équipes de D7/D8 éditent toujours un programme de match et le vendent sans souci aux spectateurs qui payent parfois £10 la place ? Puis ça me fait souvent marrer comme les stades improbables ou les histoires encore plus ubuesques. J’ai notamment prévu de me rendre à Hartlepool (D4), la ville des « pendeurs de singes ». Rien que pour ça, je sens que ça va être épique. ».

On retrouve la notion d’excès que l’on avait aussi dans la Serie A, toujours propre à l’humain, mais sous une autre forme. Un emballement qui se traduit dans le jeu, mais qui cache la réelle simplicité et franchise de ses acteurs, principalement dans les divisions inférieures. « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant le match en lui-même d’un point de vue technico-tactique. C’est tout ce qu’il peut fédérer autour. Je déteste l’aseptisation de la société qu’on retrouve dans le sport d’élite. Tous les comportements doivent être lisses, tout doit être bien propre. En somme, on se retrouve dans un formatage robotisé qui est l’antagonisme même du sport et de l’humain. Une étude scientifique a révélé que le Championship (D2) est le championnat où les joueurs courent le plus en moyenne. Vis-à-vis du don de soi, ce n’est pas une utopie…

Idolâtrer leur conception n’empêche pas nos deux protagonistes de s’autoriser quelques transgressions, rapidement refrénées. « Quand on jette un œil ailleurs (discrètement bien sûr) on a l’impression de faire tout de suite le tour. La Premier League ? C’est le coup d’un soir, la cruche dont tu ne te rappelles jamais. Quand la Serie A porte la culotte. », place R.Bortolotto sous forme de punchline dans la conversation. R.Molina, lui, n’y voit presque aucun intérêt. « Voir un match cadenassé, sans dépassement de soi mais avec un parfait respect des consignes… Chacun ses goûts, mais cela ne m’hérisse pas la verge. Je préfère une rencontre totalement improbable, dans un stade ancien (les neufs n’ont souvent pas d’âme car ils sont construits dans un but de spectacle business et non pour les spectateurs…) avec des gens ayant cette passion chevillée au corps. Voir des gens supporter un club de division inférieure par vents et marées m’émerveillera toujours, surtout qu’ils ont souvent moins de « haine » comme on peut le voir dans les championnats dits d’élite. ».

À propos des réputations (trop, ou pas assez) tactiques de leurs championnats de coeur, ils ne cherchent pas à les contredire, mais plutôt à les tempérer. Concernant l’Italie, « C’est un football plus réfléchi, on joue aux échecs, on ne saute pas les pions pour empiler les dames. Toutefois, le calcio a beaucoup changé en quelques années, les équipes sont désormais toutes, ou presque, joueuses et portées vers l’attaque. C’est dur à avaler, pour ceux qui n’y croient pas déjà, mais aussi pour les plus nostalgiques ». R.Molina préfère revenir à l’aspect humain qui le fascine tant dans le football. « Les débats tactiques, je peux les comprendre, même si on a tendance à oublier le génie humain dans ces conceptions. Les gens qui font ça à outrance ne savent pas ce qu’est le sport car on NE PEUT PAS tout expliquer, cela voudrait dire qu’il existe une vérité unique. Ce qui est complètement faux. On n’est pas dans un sport individuel et chronométré où là, en effet, il existe une vérité universelle : le chrono. Il existe cette part d’irrationalité dans le foot, et dans le sport en général, quelque chose qui dépasse nos muscles et l’entraînement. Mais cette vie, toute cette vie, cela vaut bien plus qu’une mauvaise couverture du milieu défensif ou l’énième contrôle raté par l’attaquant. » Prends ça, Zonal Marking.

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Manchester United – AS Roma, quart de finale retour de la Ligue des Champions 2007.

« Tous les mecs regardent du porno ! Ceux qui disent le contraire sont des menteurs »

Cette citation est tirée du film Don Jon, dans lequel Joseph Gordon-Levitt évoque deux représentations de l’amour et du sexe qui peuvent s’apparenter à nos deux conceptions du foot. D’un côté, il s’évertue à entretenir la flamme de sa relation avec Scarlett Johansson, qui n’est pas du genre à coucher le premier soir. De l’autre, le personnage principal est accro à un plaisir direct, un débouchage de champagne un peu honteux dont il n’arrive pas à se débarrasser et que sa femme voit d’un mauvais œil. Les deux l’amusent, mais il n’arrive pas à les dissocier. La façon dont Don Jon décrit sa pratique onaniste pourrait facilement être transposée à la vision d’un but de Luis Suarez, surtout si l’on remplace les positions par des dribbles chaloupés : « Dat ass… the cowboy, the doggie, the money shot and that’s it, I don’t gotta say anything, I don’t gotta do anything. I just fucking lose myself ».

Sa femme le surprend même pendant sa jouissance solitaire, un peu comme si Arrigo Sacchi débarquait dans la pièce pendant que l’on était posé devant un match de la Roma de Zeman. Jon a beau expliquer que les deux sont conciliables, rien n’y fait : pour Scarlett, regarder du porno, c’est bon pour ceux qui n’ont aucune expérience, autrement dit, qui n’y connaissent rien. Objection. Le show d’un Boxing Day a le pouvoir de nous transporter si loin qu’on en oublie toute chose à l’extérieur de l’écran, et la connaissance n’a rien à voir là-dedans, c’est une simple émotion. Et nous avons tous nos petits plaisirs, coupables ou pas. « Laissons les gens vivre, être humains et, de fait, être eux-mêmes. L’émotion ne peut être quantifiée ou expliquée. Certains vont éprouver du plaisir physique en se faisant caresser le popotin tandis que d’autres en ont horreur et préfèrent des actes que je te laisse imaginer. » remarque R.Molina en parlant de son goût pour le foot « extraverti ».

Faut-il avoir honte de regarder la Premier League quand on aime la Serie A ? La réponse est non, bien évidemment. Disons qu’il faut arriver à une certaine ouverture d’esprit, qui permet de pratiquer le pluralisme footballistique. Alors, réconcilions-nous, et apprécions le principal : le foot, avec tout ce que cela comprend.


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