Gilles Rof : « La politique est omniprésente dans le foot »

Par Amayes Brahmi
14 février 2013

A l’aune du foot business, de Zlatan ou des boxers de Beckham, un village peuplé d’irréductibles militants résiste encore et toujours à l’envahisseur, qu’il soit Qatari ou Russe. Ces résistants, Gilles Perez et Gilles Rof pour ne pas les nommer, ont réalisé un documentaire intitulé « Les Rebelles du Foot ». Avec comme narrateur, ni plus ni moins qu’Eric Cantona. Ce dernier nous raconte cinq histoires, qui sont tout sauf des contes de fée, retraçant la vie de cinq joueurs d’exception : Mekhloufi, Caszely, Pasic, Socrates et Drogba.  Gilles Rof a bien voulu accorder une interview en deux parties à Sharkfoot ainsi qu’à Geoffrey Clémençon, rédacteur à LaMadjer.fr et qui a rédigé la première partie ici.

Comment décrivez-vous le football actuel ?

Rachid Mekhloufi, l’idole de Saint-Etienne quitte soudainement le club en 1958. Il rejoint l’équipe du FLN pour faire connaître la cause algérienne dans le monde | Crédits : www.sport24.com

Le football est vaste. Le football c’est le grand-père qui amène son gamin sur les terrains le dimanche matin. C’est aussi Ronaldo, Zlatan et le Qatar qui investit dans ce sport. Concernant le foot pro et son évolution, c’est un des vecteurs qui a fait que nous avons réalisé ce film. Nous sommes des amoureux de football. Tous les deux (avec Gilles Perez), nous sommes des habitués du Stade Vélodrome. On a vécu l’évolution du football pro et c’est vrai qu’on est un peu lassés, frustrés et dégoûtés de l’évolution du football liée uniquement à l’argent. Même si on est dupes de rien, on sait très bien que la société fonctionne autour de l’argent. Et il n’y a pas de raison pour que ce dernier n’aille pas dans le football.

On avait envie de revenir sur des valeurs plus humaines, plus sociales. On a cherché des histoires qui ont un sens et qui ont valeur d’exemple dans le foot mondial. Pour nous, il fallait qu’elles soient portées par des joueurs qui étaient totalement légitimes sur le plan sportif. Didier Drogba est un énorme joueur. Socrates aussi. Carlos Caszely est l’un plus grands joueurs sud-américains ayant jamais existé. Rachid Mekhloufi, vous en parlez à des gens qui l’ont vu jouer, ils ont les larmes aux yeux. Predrag Pašić était aussi un grand joueur. Il fallait qu’on ait des gens capables de se décaler par rapport à leur statut de footeux. De se dire « la vie c’est quoi exactement ? Ne devons-nous pas nous positionner pour le bien-être général de la société ? »

Peut-on faire du foot sans être rebelle ?

Complètement. Plein de joueurs qui ne sont pas rebelles sont de très bons joueurs de foot. Maintenant, si on a sorti ces joueurs, c’est parce qu’ils sont différents des autres. Différents dans leur manière de jouer au foot comme Eric Cantona qui va préférer faire la dernière passe que marquer un but. Être capable de se révolter lorsqu’on estime qu’une chose n’est pas normale, n’est pas acceptable, c’est une qualité importante surtout dans le monde du foot. C’est un sport collectif, on n’aime pas les gens qui sortent la tête de l’équipe. En plus avec le poids de l’argent, c’est un sport qui n’aime pas trop qu’on le remette en cause. Les gens qui font le foot n’aiment pas trop qu’on crache dans la soupe. Tout ce qui peut aller à l’encontre d’un sponsor, c’est gênant.

Après, ça fait du bien de voir des joueurs qui, même s’ils sont dans le système du foot actuel comme Didier Drogba, sont capables de se dire « il y a des choses qui ne me plaisent pas ». A un moment donné, Didier Drogba a été capable de s’engager, de s’investir, de se mettre en danger réellement, physiquement, pour défendre une cause qui lui paraissait juste. Ça c’est de la rébellion.

« Quand Didier Drogba rate le penalty, des gens sont venus pour mettre le feu à sa maison ! »

Ces joueurs font partie du système et pourtant ils possèdent cet état d’esprit. Est-ce dû à leur passé ?

Dans le cas de Didier Drogba, c’est assez clair. Il a un parcours particulier. En plus, c’est un gamin qui est parti très tôt d’Afrique, c’était un déracinement. Il s’est retrouvé projeté en France où il n’a pas été malheureux, mais il a quitté une Afrique qu’il avait totalement idéalisé. Quand il est retourné là-bas pour porter le maillot de la Côte d’Ivoire, il a retrouvé un pays qui était tendu. Un pays où les ethnies se faisaient la chasse, la guerre…

Didier Drogba a joué un rôle important en Côte d’Ivoire au moment où le pays était déchiré | Crédits ; www.melty.Fr

Il s’est dit « moi qui suis une star, il faut que je rende quelque chose à mon pays. » Il était à la recherche de cet idéal africain. Il a été révolté par la situation et il a eu envie de faire des choses pour maintenir une Côte d’Ivoire unique. Son statut de star ne le protégeait pas. Quand vous êtes là-bas, vous vous rendez compte que la pression populaire est énorme. Par exemple, son père habite toujours là-bas et tout le monde peut intervenir auprès de lui. Quand il y a eu la CAN 2012, lorsque Didier Drogba a raté le penalty, des gens sont venus pour mettre le feu à sa maison ! S’investir politiquement même s’il n’a pris parti pour personne, seulement pour la paix, c’est du courage et ça peut entraîner des conséquences.

Vous présentez les protagonistes du film comme des êtres à part, mais au final, leur action n’est-elle pas normale ? Dans le sens où ils ne font que rendre au football, sport populaire par excellence, ce qu’il mérite ?

Oui je pense, du moins c’est ce qu’ils disent. Après il y a un des intervenants du film, Bernard Pivot (journaliste), qui nous dit avec justesse « Pourquoi les footballeurs devraient être des militants ? C’est pas ce qu’on leur demande. On leur demande d’être bons sur le terrain. » C’est vrai, on ne peut nier ça. Après, compte tenu de la situation qu’accorde la société à ces joueurs de foot qui sont à la fois des exemples pour la jeunesse, des leaders d’opinion, ça pousse à dire que cela serait bien qu’ils prennent une place de de citoyen et de militant.

Nous ce qui nous plait dans le foot, c’est que le football a toujours été un vecteur d’expression populaire. Le football appartient au peuple, avant tout. Ça a toujours été le moyen pour le peuple d’exprimer son mécontentement, son bonheur. Les stades servent aussi à ça. Il est important que cet aspect des choses reste dans le football.

Vous parlez de football comme un vecteur d’expression populaire. Diriez-vous que le foot et la politique sont deux mondes partageant des points communs ?

Le football est dans la société, la politique aussi. A un moment ou un autre il est normal que tout s’entremêle. J’ai un exemple simple : je suis catalan. Pendant des décennies, le Nou Camp était le seul endroit où on pouvait exprimer, sans crainte, des idées autour de la « catalanéité » sous Franco. Il est important pour les gens d’exprimer ça dans un lieu public. Dans ce cas, le football est un instrument politique.

Le football réunit tellement de monde qu’il peut être traversé par des mouvements politiques. Le sport et la politique sont mêlés. Et ce n’est pas pour rien que l’une des façons où l’Occident s’est aperçu qu’il allait y avoir une guerre en Yougoslavie était une finale de coupe entre Zagreb et Belgrade. D’un coup on s’est aperçus que les gens pouvaient en venir à se mettre sur la gueule. La politique est omniprésente dans le football.

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