Le Stade de France parlait japonais

La première défaite de l’ère Deschamps, on risque d’en entendre parler. Au moins jusqu’à mercredi. Loin de la morosité ambiante, Sharkfoot avait bien senti le coup en dépêchant l’un des siens au Stade de France, parmi les supporters nippons. France – Japon, cession de rattrapage, du côté des tribunes.

L’art de la discrétion

Le Stade de France, c’est l’enfer. Trente minutes pour pénétrer dans l’enceinte, et on ne parlera pas du temps de transport, histoire de ne décourager personne. Pendant cette longue demi-heure, je m’étonne de ne pas voir beaucoup de Japonais aux abords du Stade. Dans mes souvenirs, les supporters serbes étaient plus bruyants, plus nombreux. Qu’importe, je ne veux surtout pas rater les hymnes. J’arrive juste à temps pour constater deux choses. 1) Je ne vois toujours pas de Japonais. 2) Les supporters français ne savent toujours pas chanter. L’arbitre de la rencontre siffle le début de la partie, et les choses sérieuses peuvent enfin commencer. Les admirateurs d’Hidetoshi Nakata, petit à petit, sortent de leur tanière, et les premiers « Nippon, Nippon » descendent des travées. Toujours aussi léthargique, le Stade de France peine à réagir. Au fil des minutes, l’un de mes constats semble s’infirmer, et comme les Français n’ont pas appris à chanter leur hymne en dix minutes, c’est bien la découverte d’une tribune japonaise solidaire, organisée et garnie qui remet en cause mon jugement premier.

Vraiment, les Japonais n’ont pas pris ce match à la légère. Je surprends un supporter français glisser à l’oreille de sa femme, nippone bien évidemment, que les Bleus de France n’ont jamais perdu face aux Samouraïs Blues, leurs alter ego du soir. Elle sourit, avant de reprendre gracieusement le chant entonné par le kop. La première mi-temps est délicate pour les joueurs d’Alberto Zaccheroni, mais la tribune, pleine de sérénité ne s’en fait pas. Tout juste l’on s’étonne de voir une ola, à 0-0, prendre forme côté français. Une fâcheuse habitude qui frise le ridicule lorsque l’homme en noir siffle la fin de la première période. La ola s’arrête nette, et les locaux s’adonnent à un concert de sifflets injustifiés. L’incompréhension règne, mais on ne se moque pas en tribune visiteurs. Les supporters peinturlurés de blanc et de rouge se contentent d’esquisser un léger sourire. Presque gêné.

Sushis, Ultras, et la muraille Kawashima

La mi-temps, c’est l’heure de la bière à 6,5€, du soda, des chips, ou du redoutable sandwich à la merguez. À la buvette, certains échanges en anglais entre Samouraïs et personnel du SDF valent le détour. À propos des « éco-gobelets » : « It’s two euros more, because it, it is a deposit ». L’enfant est trop jeune pour comprendre, sa mère, elle, trouve une feinte dans le sourire (encore). Pas de doute, elle emportera son verre griffé « France-Japon » à la maison. Les Japonais, prévoyants, nous narguent sans le vouloir avec de formidables sushis faits maison. Ça fait partie du folklore, et la merguez semble d’un coup bien fade. Les makis à peine dégustés, que la rencontre reprend son cours. Sur le terrain, les blancs semblent plus vivaces, et les « Nippons, Nippons », eux ne faiblissent pas.

Un peu de lumière dans la nuit noire du Stade de France. Ce n’est pas courant.

Vers l’heure de jeu, point de ola, mais des Ultras. Ceux du PSG en l’occurrence. Ils n’avaient pas réussi à réveiller le public par la voix en première période, alors ils font jaillir la lumière en seconde. Pétards, banderoles et fumigènes viennent « égayer » un match où l’on s’ennuie ferme. Scène surréaliste, les Nippons n’ont d’yeux que pour leurs turbulents voisins français. Et comme pour alimenter un vieux cliché, la plupart des supporters dégainent les appareils photos pour immortaliser la scène. Pendant cinq grosses minutes, on discute, on rit, on s’émerveille. Le cuir continue pourtant de tourner sur la laborieuse pelouse de Saint-Denis, mais le spectacle se joue dans la tribune Sud.

Les multiples parades du portier Kawashima permettent néanmoins à tout le monde de se concentrer à nouveau sur le match. En voilà un qui n’est pas venu à Paris pour rien. Ovationné à chaque arrêt, il incarne à la perfection cette tribune qui ne lâche pas son équipe et qui commence à y croire. Le jeu devient plus fluide, Jallet est en souffrance, et les déboulés de Nagatomo enflamment la fin de rencontre. Une dernière parade salvatrice du héros du soir, une contre-attaque à cent à l’heure, et c’est l’explosion. Les quelques Français présents dans la tribune exultent eux aussi. Comme si le Japon avait su écrire l’histoire de ce match, et que son public l’y avait conduit. Il flotte dans l’air frais du Stade de France comme un parfum de Coupe du Monde. Un afficionado de Nakamura, maillot du Celtic sur les épaules, agite les bras. Tout le monde suit, et les « Nippons, Nippons » redoublent d’intensité. Un tout jeune supporter des Bleus lève les bras au moment du but, pris par l’engouement. Puis, il pleure, inconsolable, avec son drapeau français entre les mains.

Hier soir, c’est le Japon qui avait le droit à la fête. Deux petites minutes de temps additionnel, et c’en est terminé. Les deux équipes n’ont pas produit un grand spectacle, mais tout le monde est repu. Français et Japonais s’unissent pour remercier les joueurs venus saluer le public. « Nippon, Nippon » ce n’est pas trop compliqué à retenir, alors la tribune entière s’y met, à la grande surprise des visiteurs. Un instant de communion pour se réconforter. La femme, les mains levées, regarde son mari, sans dire un mot, toujours le sourire en coin. Heureuse de la première victoire des siens. Lui, s’avoue vaincu. Et nous aussi. Ils vont presque nous manquer ces Japonais.

 

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