Aujourd’hui, on a tendance à associer le Real Madrid en club rempli d’étrangers tandis que le Barca est reconnu pour son centre de formation et son label « produit national ». Pourtant, on oublie trop souvent que le Real Madrid est l’unique club à avoir remporté une Ligue des Champions avec onze joueurs nationaux. Retour sur l’une des plus belles pages de l’histoire du club madrilène, imprégnée de rouge et jaune vif.
On est dans les années 60, le football européen est de plus en plus populaire et tend à être compétitif. Le Real Madrid, lui, tente de revenir à la gloire. Depuis la Coupe d’Europe de 1960, la cinquième consécutive, les Madrilènes ont perdu leur hégémonie. La génération de Di Stefano se fait vieillissante et malgré deux finales de plus, aucun trophée européen n’est revenu à la maison blanche.
La transition vers la jeunesse
En 1962, les Merengues échouent face au Benfica d’Eusebio, l’arsenal offensif portugais efface le triplé de Puskas et le Real s’incline sur le score de 5 à 3. Luis del Sol part alors à la Juventus de Turin et le Real décide de recruter le jeune Amancio Amaro qui avait fait forte impression cette même année au Deportivo La Corogne. Deux ans plus tard, c’est une nouvelle finale qui attend les hommes de Miguel Muñoz, entraîneur de l’époque. Cette fois-ci, la défaite est plus lourde à assumer tant l’adversaire est au-dessus, le Real de Di Stefano perd 3-1 face à l’Inter Milan. C’est le début d’une fin pour cette génération dorée. L’année suivante, le club espagnol s’écroule en quart de finale. Miguel Muñoz n’a pas le choix, en tant que responsable de l’équipe, il doit trouver la relève aux idoles sacrées des madrilènes.
Au début de la saison 65-66, l’entraîneur décide alors de faire confiance à la jeunesse et relègue à un second plan les vétérans de cette équipe. Puskas et Santamaría laissent donc leurs places aux Pirri, Zoco, Grosso, ou autre Sanchís qui sont arrivés la saison précédente. C’est ainsi que naît le Real Madrid « ye-yé », un onze exclusivement espagnol, guidé par le capitaine Paco Gento, rescapé parmi les anciens et unique lien entre les deux générations. Une équipe et une philosophie construite autour d’un entraîneur depuis plusieurs années. À cette époque, la Beatlemania battait son plein en Europe, ces jeunes joueurs du Real avaient décidé de poser avec des perruques pour le célèbre quotidien espagnol Marca. Symbole de fougue, de désinvolture et de jeunesse, ils avaient hérités du surnom « ye-yé » en hommage au refrain d’une chanson des Beatles « She loves you ».

Les ye-yé du Real (archives Marca)
La saison commence alors pour ces gamins que personne ne prend réellement au sérieux. Mais voilà que contre toute attente, ces jeunes défient l’Europe et font tomber petit à petit les équipes qui se dressent devant eux. Après avoir éliminé les belges d’Anderlecht, les Madrilènes sont en demi-finales pour une rencontre que tout le monde attend. Le Real des gamins affronte l’Inter de Milan, double tenant du titre. Helenio Herrera, entraineur de cet ogre italien, affirme avant la double rencontre que son équipe va écraser et humilier le Real Madrid. Le match aller a lieu au Bernabéu, les Italiens proposent une rencontre physique, à la limite de la violence, mais Pirri réussit à ouvrir le score à la 12e minute pour Madrid. Les joueurs de l’Inter augmentent les coups. Araquistain, portier du Real, se blesse à la trentième minute mais reste dans ses cages tout le match. Miraculeusement, la défense du Real est impeccable, le gardien n’a rien à faire.
L’arrogance interiste
Rien n’inquiète les Milanais : « Les madrilènes tomberont à San Siro, il n’y aura pas de problème ». Encore une fois, les déclarations d’Helenio Herrera augmentent la haine entre les deux équipes. L’ambiance est chaude, le chaudron de San Siro sent l’anti-madridisme à plein nez. Et c’est pourtant dans cet enfer italien que les Merengues réaliseront leur plus belle rencontre de la compétition. Les Espagnols ne tremblent pas, Amancio va même faire taire le stade d’un but splendide en première mi-temps. Ensuite, ils résisteront avec bravoure jusqu’aux dernières minutes et l’égalisation de Facchetti qui ne changera pas la donne. Le miracle a eu lieu, ils l’ont fait, « Le Real Madrid n’est pas mort, il est de retour ! » titrera le journal espagnol ElMundo. L’espoir s’empare alors de la capitale espagnole, le Real disputera sa huitième finale en Coupe d’Europe.

Gento et sa sixième coupe d’Europe (El Diario Montanes)
La plus belle de « Gento »
Six ans et deux finales perdues ont passé depuis la dernière victoire du Real en Europe. Ce sont donc 9’000 Espagnols qui font le déplacement à Bruxelles, croyant dur comme fer en cette nouvelle génération.Pour la première fois dans l’histoire, 100 millions de personnes dans plus de 22 pays ont leurs yeux braqués sur le téléviseur pour voir le Partizan Belgrade et le Real Madrid lutter dans le stade d’Heysel.
Les Yougoslaves dominent le début de la rencontre. Les Madrilènes, quant à eux, sont frileux et font beaucoup d’erreurs mais les joueurs du Partizan n’arrivent pas à concrétiser. Les deux équipes rejoignent le vestiaire sur le score de 0-0. La deuxième mi-temps est toute autre, les joueurs du Real sont plus confiants et commencent enfin à prendre les rênes de la rencontre.
Alors que le Real est au mieux dans ce match, Vasovic débloque le compteur but à la 55e. Les Madrilènes n’ont plus le choix, il faut se livrer corps et âmes dans la bataille. À la 70e, Amancio élimine un défenseur à trois reprises et bat Soskic, le gardien du Partizan. Le stade s’enflamme. À peine cinq minutes plus tard, Serena, d’une frappe puissante, permettra au Real de prendre l’avantage. C’est la folie, les Espagnols jubilent et envahissent le terrain. Le match est interrompu, mais ne tardera pas à reprendre.
Les dernières minutes sont totalement madrilènes, le Real s’envole alors vers son sixième titre européen. Ces jeunes espagnols en qui personne ne croyait ont réussi cet exploit fou. Gento devient lui le seul joueur de l’histoire à avoir remporté six Coupes d’Europe, mais celle-ci a pour lui, comme pour tous les Madrilènes, une saveur spéciale. « Je ne sais pas pourquoi cette Coupe d’Europe m’a fait vibrer plus qu’aucune autre. Avec une équipe remplie de stars, on a gagné cinq coupes. C’était le Real champion, le Real redouté… Et là, quand personne ne nous attendait, quand beaucoup avaient perdu la confiance en nous, ces gamins ont réussis quelque chose d’incroyable… ». Cette génération prometteuse ne parviendra pas à recréer l’exploit, mais régnera sur la Liga pendant plusieurs années. Il faudra d’ailleurs attendre 30 ans avant que le Real remporte une nouvelle Coupe d’Europe…






