Vincent Duluc : « On va en conférence de presse comme on va à l’abattoir ! »

Par Sharkfoot
11 avril 2011

Décontracté, humble et marrant. La plume footballistique de l’Equipe est un exemple dans le milieu. Pour Sharkfoot, il revient sur la théorie du complot et l’actualité de l’équipe de France et de la L1. N’occultant aucune question, même sur son affaire avec Aulas à Arles-Avignon, Vincent Duluc pointe une autre facette de son métier : l’absence de proximité et de relations avec les joueurs. C’était mieux avant ? Sans doute. L’espace d’un entretien, l’ancien intrépide joueur de Bourg Péronnas se livre avec franchise et simplicité.


Vincent Duluc :

Quelle est votre véritable fonction au sein de l’Equipe ?
Je n’ai pas de fonction (rires).Officiellement, je suis leader de la rubrique football, mais c’est quelque chose qui existait avant et plus trop aujourd’hui. On a reporter, grand reporter et leader. Mais on va faire simple, je suis grand reporter et pas responsable de la rubrique football, comme le dit ma page wikipédia.

Vous baignez professionnellement dans le football depuis le milieu des années 80. Vous avez donc entendu à maintes reprises des joueurs, entraîneurs et dirigeants parler de la théorie du complot. Néanmoins, y croyez-vous ? ?
Un club ferait l’objet d’un complot médiatico-fédératio etc (sourire) ? Je n’y crois pas spécialement. C’est arrivé de temps en temps, oui… Pour moi, le plus grand complot de ces trente dernières années dans le football français, c’est de ne pas avoir permis à Lagardère de réussir au Racing. D’avoir tout fait pour qu’il ne réussisse pas, car il est arrivé trop tôt. En plus, c’était à un moment où le football français aurait eu besoin de ce modèle industriel. Aujourd’hui, on lui dirait : « bienvenue monsieur Jean-Luc ! » (sourire) Mais à l’époque, c’était plutôt : « qu’est-ce qu’il vient faire avec son argent ? Il vient dérégler le marché des transferts et des salaires. » Par rapport à lui, il y a eu une sorte de complot médiatique, car c’était quelqu’un qui avait une telle distance, qu’il dérangeait un peu le modèle paternaliste de l’époque.

Aujourd’hui, lorsque l’OL hurle au complot, vous ne les suivez pas ?
Je ne crois pas que l’OL a fait l’objet d’un complot. A la limite, le seul vrai complot était quand Jean-Michel Aulas voulait changer le président de la ligue. Là, oui, il a comploté pour dézinguer Le Graët et mettre Bourgoin. Ensuite, il a comploté pour que Bourgoin ne soit plus président. Mais ce sont des trucs classiques. Dès qu’il s’agit de politique, c’est normal de retrouver des alliances et des trahisons. On est même plus dans le complot, on est dans le fonctionnement normal d’avant élection, en fonction de ses intérêts.

« Le plus gros complot de ces trente dernières années est de ne pas avoir permis à Lagardère de réussir au Racing »


Pensez-vous que Jean-Michel Aulas est intimement persuadé du complot contre l’OL ?

Il sait très bien que ce n’est pas vrai. La théorie du complot n’a d’intérêt que si elle est ressentie comme telle de l’intérieur, afin d’être plus performant. Cette théorie est là pour tenter d’unifier les supporters, par rapport à une campagne de presse qui peut déstabiliser un club ou le gêner. Mais aussi pour unifier un vestiaire, par rapport à un arbitrage défavorable. L’intérêt de brandir la théorie du complot, c’est uniquement d’être meilleur. Que les joueurs adhèrent mieux au discours de l’entraîneur et à la politique du club.

Cela permet aussi de faire oublier les mauvaises performances, comme cette année lors d’un nul de Lyon à Arles-Avignon…
Bien sûr ! Ca peut être un paravent très ponctuel. Vous ne verrez jamais la théorie du complot agitée après cinq succès de suite, mais plutôt après une défaite compliquée ou une mauvaise passe.

Votre article « ça se passe comme ça à l’OL», où vous évoquiez une entrevue entre Aulas et Cris et le fameux « mais il est nul, le coach » du brésilien, est donc véridique ?

J’avais au moins trois ou quatre sources différentes, je n’avais aucun doute. La seule chose qu’on m’a opposé sur le long terme, c’est que Cris savait que Puel serait là (ndlr : Aulas a convoqué Cris en présence de Puel pour lui demander de répéter sa fameuse phrase, alors que le brésilien n’était pas au courant selon l’article). Tout le reste est vrai. Concernant le golden parachute, on a démenti la veille du match à Arles-Avignon.

« Le seul vrai complot est quand Jean-Michel Aulas a voulu changer le président de la ligue »

 

Passons à d’autres comploteurs. Le lobby France 98 dans les coulisses a été abondamment évoqué. Existait-il vraiment ?
Je ne pense pas. C’est compliqué, car France 98 existe sur le plan juridique, c’est une vraie entité, mais on a du mal à la considérer comme telle. Car, par exemple, quoi de commun entre la manière de voir de Zinedine Zidane et d’Emmanuel Petit ? S’il y a un lobby, ça ne peut pas être un lobby commun, car ils sont rarement d’accord. Il y a eu une part de fantasme pour que France 98 prenne le pouvoir. En réalité, certains membres étaient dans les médias et certains pouvaient prétendre à être sélectionneur de l’équipe de France. D’ailleurs, Blanc est venu. Mais en 2008, Raymond Domenech a clairement fait peur à la fédération en brandissant la menace qu’elle perdrait tout pouvoir.

Si Laurent Blanc est sélectionneur, on ne trouve pas ces anciens au pouvoir, dans les clubs ou la fédération.
On se heurte aux limites individuelles, tout le monde ne peut pas être dirigeant. Lilian Thuram, qui a donné un tas de leçons après la Coupe du Monde 2010, a été extrêmement absent. Au conseil fédéral le plus important, il était en vacances, c’était juste pas possible. D’ailleurs, il a démissionné et il a bien fait. Ce n’est pas de tout de vouloir le pouvoir, il faut en faire quelque chose. Quand Platini a dit « le pouvoir aux footballeurs » en parlant des fédérations, il s’est donné les moyens de l’illustrer et il est devenu président de l’UEFA. Mais Thuram, il a préféré « les vacances aux footballeurs » (rires).

« Platini a dit le pouvoir aux footballeurs. Thuram a préféré les vacances aux footballeurs »

 

Vous avez été moins sévère avec Raymond Domenech que certains de vos confrères, en insistant également sur la responsabilité des joueurs.
Oui, j’avais une tendance à le dédouaner de certains trucs. D’ailleurs, ce qui s’est passé à la Coupe du Monde 2010 montre ses limites dans le management de l’événement, mais montre également les limites intellectuelles et sociales incroyables de cette génération là.

Vous évoquez dans votre livre, « Le livre noir des Bleus », certains événements cocasses, montrant un groupe qui marche sur la tête. Dans un sens, n’ont-ils pas comploté contre Domenech et son staff ?
Je pense qu’ils ont fait un complot contre eux-mêmes (rires). Ils se sont tués tous seuls, ils n’ont eu besoin de personne. S’ils avaient été intelligents, ils auraient pu déplacer la responsabilité sur les médias ou sur le staff. Mais ils ont été tellement bêtes que la seule trace de cette Coupe du Monde reste leur faillite à eux.

Concernant Domenech, il a longtemps versé dans le seul contre le reste du monde. Au fond, n’est-ce pas là sa plus grande erreur ?

Non, car il y eut beaucoup d’alliances pour lui couper la tête. Des alliances de ses propres dirigeants avec des journalistes notamment.

Il y a vraiment eu un complot contre Domenech ?
Oui, bien sûr ! Avant la Coupe du Monde 2006, quand Zidane revient, il y a quelques membres de France 98 qui se disent « puisqu’il revient, pourquoi pas dégommer Domenech et prendre sa place ? » Mais on trouve des alliances de partout, sauf qu’avec l’équipe de France, on trouve des gens plus connus et ça peut être plus spectaculaire.

Parlons de l’actualité. Vous avez couvert les matches de l’équipe de France au Luxembourg et contre la Croatie, en donnant l’impression d’être déçu…

Pour moi, il ne s’est rien passé. Si les matches avaient eu lieu il y a un an avec Domenech sélectionneur, ça aurait été la marée.

« Avant la Coupe du Monde 2006, quand Zidane revient, il y a quelques membres de France 98 qui se disent, puisqu’il revient, pourquoi pas dégommer Domenech et prendre sa place ? »

 

La presse et le public se seraient acharnés contre le sélectionneur notamment.
Et les joueurs. L’atmosphère aurait été très pesante. Je pense que le retour conjugué d’Evra et Ribéry est une mauvaise chose. Une mauvaise idée, qui a brouillé la nouvelle image de l’équipe de France. Mais à la sortie, tout s’est passé calmement.

Vous laissez entendre que nous serions revenus un an auparavant ?
Pour moi, on revient avant le premier match de la Coupe du Monde, avec le retour de Ribéry et la revendication « je veux jouer à gauche » et le problème Malouda « on en fait quoi ? » Pourquoi c’est le bordel dans le premier match en Afrique du Sud ? Car Ribéry veut jouer à gauche, ce que Domenech lui accorde car il est meilleur à gauche. Malouda veut bien jouer au milieu en 4-3-3, mais il ne veut pas défendre plus que Gourcuff, car il n’y a pas de raison. On ne s’en sort pas, on revient dans la même logique. Je ne vois pas pourquoi les mêmes causes ne produiraient pas les mêmes conséquences.

Le groupe est retombé dans la bataille des égos…
Complètement ! On est revenu un an en arrière, alors que quelque chose allait changer. Pour que ça marche, il va falloir que Blanc tranche et coupe des têtes. Il ne peut pas les garder jusqu’au bout, il a vu ce que ça a donné l’été dernier. Il a vu personnellement sous l’ère Jacquet que l’équipe s’était mieux comportée sans Cantona et Ginola. Il faudra prendre des décisions aussi spectaculaires. Aucune équipe ne peut vivre seulement sur son talent. Additionner les talents ne rend pas une équipe meilleure.

En parlant d’additionner les talents, croyez-vous au duo Gourcuff-Nasri ?
Oui, car je les ai vus jouer ensemble en Angleterre et ça a bien marché. Mais je ne crois pas en Gourcuff, plus Nasri, plus Malouda, plus Ribéry. Il y en a un de trop. Il faut choisir entre Malouda et Ribéry.

La nouvelle génération illustrée par Blaise Matuidi et Yann M’Vila laissent augurer de meilleurs jours tout de même.
Ces joueurs font le ciment d’une équipe. Pareil avec Toulalan et Diarra pour la génération Domenech, D’ailleurs, si Lassana avait pu jouer la Coupe du Monde, les choses auraient pu être plus simples. Ce sont toujours les joueurs obscurs et d’équipe qui sont nécessaires. Aujourd’hui, M’Vila est en plus un bon joueur de foot en devenir. Pour l’instant, ce qu’il fait n’est pas encore abouti. Sur un match, il est bon une mi-temps, jamais les deux. Matuidi, il a des qualités, il montre qu’il peut être une bonne solution. On peut faire un bon match à la maison une fois, mais enchaîner deux fois par semaine et douze matches dans l’année avec l’équipe de France, il y a une petite différence.

Au milieu de terrain, Alou Diarra était capitaine contre la Croatie, Samir Nasri au Luxembourg. Que vous inspirent les hésitations de Laurent Blanc ?
Il n’a pas de capitaine fixe car il n’en a pas. Evidemment, Alou Diarra est son capitaine, mais il n’est pas titulaire à chaque fois. Tout le monde sait que Diarra n’est pas capable de jouer à ce niveau-là deux fois en trois jours. Blanc fait comme Domenech, il le fait jouer une fois sur les deux. Forcément, il fait tourner le brassard. Au lieu d’être lié à un choix qu’il regretterait pendant deux ans, autant qu’il se donne une année pour tourner un peu.

« Evra est au moins capable de parler français »

Défensivement, vous avez tweeté une phrase portant à débat. « Faut-il juger un défenseur sur ce qu’il fait de bien ou sur ses erreurs ? »
Je parlais vis-à-vis de Rami. Les Croates ont eu trois occasions, dont deux à la suite d’erreurs de Rami. Or, pour moi on juge le défenseur sur ce qu’il fait de mal. Il est là pour défendre, pas pour attaquer. C’est ce que je voulais dire.
Mais Mexès-Rami, je n’y ai jamais vraiment cru. Simplement, je suis tout à fait d’accord avec Blanc qu’il faut s’y tenir et ne rien changer. Ils sont en train de devenir meilleurs, c’est très bien comme ça. Je pense qu’ils ont quelques limites, mais avec le temps, ils peuvent les compenser. En plus, Rami va jouer à Valence, il va découvrir un niveau supérieur.

Vous abordiez le retour de Ribéry, quid d’Evra ?
Il ne m’avait pas manqué. Quand je l’ai vu jouer, il ne m’avait vraiment pas manqué (sourire).

Avez-vous été étonné par sa conférence de presse vindicative et celle pseudo-larmoyante de Ribéry ?
J’ai été étonné par ces deux conférences de presse. Evra est au moins capable de parler français, mais ils n’ont pas changé de registre depuis la Coupe du Monde. Il y avait trop de rancœur, pas assez d’humilité, ce qui m’a dérangé.

Pensez-vous qu’ils en veulent aux journalistes, notamment à ceux de l’Equipe ?
Bien sûr, on le sent collectivement.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans Sharkfoot n°3, Web Magazine téléchargeable gratuitement

Propos recueillis par Romain Molina

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